J'avais rencontré Rita chez des amis communs.
Une soirée qui n'en finissait plus, chargée de rhum blanc, de cartes, de discussions sur le cours de l'or et les dessous des dames. Justement, j'avais remarqué cette belle brune aux formes généreuses qui était notre hôte et était l'épouse du Capitaine Frix, mon commandant sur le Rainbow.
J'était encore novice et venais de quitter le Tombouctou de Longfellows, mon formateur. Katia me manquait et je n'avais pas encore croisé de fille dépuis mon départ de l'école. Ca me travaillait un peu, mais sans trop. Quand on a connu le bon, on ne cherche que le meilleur...Les regards allaient et venaient pendant la soirée et je ne pouvais dire qu'elle me regarda plus qu'un autre. Moi, je voyais une femme aux épaules arrondies et solides, aux cheveux noirs et à la bouche polie. Sa bouche...
Plus tard, quand j'essayais de me remémorer cette première fois, c'est avec étonnement que je n'y trouvais trace de séduction, de sous-entendu ou de regards ambigüs. Non, rien. Rien qui ne préfigurait l'histoire qui s'ensuivit. La vie recèle bien des mystères qui nous échappent, c'est sans doute ce qui fait le piment de la vie...
Nous nous revîmes d'autres fois. Une fois pour une soirée d'inauguration sur le bateau, son mari m'ayant chargé de sa protection et de lui faire la conversation. Ce que je fis. Puis il y eut d'autres fois, plein d'autres fois, jusqu'au jour où...Nous aimions discuter ensemble et nous parlions de tout. Des arts, de la politique et même de notre vie. Je ne saisis pas précisément le moment où ce fut différent. Ce fut différent c'est tout.
Là, quand je voyais Rita, plus rien d'autre n'existait. Je devais faire attention à ne pas montrer cette différence car dans ces moments je perdais totalement le sens des réalités. Moi, Jack Rackham, j'étais amoureux ! Nous nous voyions de temps en temps par hasard ou chez des amis, et je sentais que nous nous rapprochions. Que nos esprits se rapprochaient, que nos corps se rapprochaient...Un soir, pour l'anniversaire d'un lieutenant, nous nous étions retrouvés seuls dans la cuisine. L'alcool, la chaleur du climat, l'intimité de cette cuisine et nous nous embrassâmes pour la première fois. Ce fut un baiser puissant et pénêtrant. Ses lèvres étaient douces et nos langues se mélangeaient avec délice. Plus rien ne comptait et nous aurions pu rester des heures à jouer avec nos langues, tant c'était bon...
La vie continua après cette soirée et Rita était définitivement dans mon esprit. Je n'essayais pas spécialement de la revoir pour prolonger ces instants et même aller plus loin, penser à elle me suffisait. Je sentais son odeur même hors sa présence et son visage était même comme incrusté sur le mien. Je ne savais si elle était belle, j'avais juste envie de penser à elle, de l'embrasser, de la goûter. Justement, un jour nous donna l'occasion de nous connaître, comme des amants...
Le Capitaine Frix était parti en mer pour une longue traversée et j'avais promis de passer voir mon amie pour combler son ennui. Ce jour-là, nous comprîmes dès mon arrivée que c'était ce jour-là...nous prîmes notre temps pour dîner et nous nous regardions manger comme si nous avions déjà commencé le dessert. Je sentais sa peau en regardant ses épaules et la chaleur ambiante la faisait luire. Je reluquais son corsage et la naissance de ses seins semblait comme un présent de roi...Nous allâmes sur un divan pour finir la soirée, emportant nos verres de vin comme pour trinquer à nos épousailles. Et nous fîmes l'amour jusqu'au bout de la nuit...
Je sus que nous nous aimions car rien ne fut interdit ou sale...Nos sueurs et nos semences étaient comme des breuvages sacrés et goûteux...Nos sexes étaient comme des offrandes, et nos langues sillonnaient nos corps inlassablement. Nous nous pénétrions à volonté et nos doigts prolongeaient nos envies. Cette nuit fut très longue et nous nous endormîmes au petit matin, l'un dans l'autre, mélangés, épuisés mais heureux...
Nous nous retrouvâmes d'autres fois, en d'autre lieux, d'autres temps, pour une connivence sans cesse renouvellée. Nous aimions discuter et refaire le monde, nos corps se respiraient et une main posée pouvait déclencher des laves de volcan. Nous partagions nos rêves, et du lierre semblait en sortir jusqu'à nos fenêtres...Un bonheur fou !
Bien sûr, le Capitaine de mari revenait quelque fois et je me souviens d'une partie de cartes qui faillit mal tourner. J'avais ôté ma botte et tendu mon pied vers ma belle, toute excitée, quand le cocu s'en aperçut et m'en fit part sans moustache frémir. je m'éclipsais, tout rouge, surtout confus de laisser là une amoureuse échauffée et une quinte floche...
Rita et moi avons partagé cet amour des années durant.Nos conversations n'avaient d'égales que nos ébats, et toujours nous prenions plaisir à nous retrouver. Cette impression de n'être là que pour l'autre, tout s'effaçant, rien n'existant que nos présences...Il était dur de ne pas se toucher en public car on était prêt à tout, à n'importe quel moment. On était sans vergogne et sans tabou...Souvenir de cette main dans mon pantalon pendant la messe de minuit sous le nez de l'évêque, c'était quelque chose...Ces rendez-vous secrets dans une garconnière, m'attendant en levrette et partant sans un mot après la petite affaire...Cette visite du cimetière militaire où elle me chevaucha sur la tombe de famille du capitaine Frix...et ces moments où on ne faisait rien, ne disait rien, juste le plaisir d'être ensemble à se tenir la main.
La vie continua après la mutation de son mari vers les Amériques. On se vit de temps en temps, puis de moins en moins souvent. Je sais qu'on pense l'un à l'autre, la vie nous sépare, c'est tout...
Les années ont passé, Rita est toujours présente. Je n'ai qu'à fermer les yeux pour la voir, pour me rappeler son odeur, ses mots. C'est vrai, je n'ai jamais rien fait pour la garder, pour l'avoir à moi, je n'y ai même pas pensé...
J'ai connu d'autre femmes, d'autres amours et pourtant, je sais qu'un jour, à la fin de ma vie, quand j'attendrais sur mon lit que la mort me prenne, c'est à Rita que je penserais...
...Ma plus belle histoire d'Amour.