
La vie est longue sur un bateau et encore plus sur la terre quand les livraisons sont livrées et les tâches d’entretien faites. Tim vaque d’épicerie en musée et il faut que je songe d’ailleurs à m’occuper d’elle, si je ne veux pas qu’elle m’oublie…Tout le monde a pris ses marques sur l’île du Crâne et Bosco va même à l’école pour apprendre à lire. Je savais bien qu’il avait du mal à suivre sur le grand livre de Cuisine que je lui avais passé. Erreurs sur les dosages et même sur les épices. Je me doutais bien…
De mon côté, ma décision était prise : J’allais perfectionner mon anglais ! Oui…Les longs abordages au milieu des océans, les attaques diverses et les tortures pratiquées pour faire dire des trésors ne m’avaient pas incité à perfectionner ma langue de Shakespeare, mais la rencontre hier matin avec Miss Brodie, m’avait redonné le goût des langues. Si…
Le salon de thé était vide et j’avais du ma présence en ces lieux féministes à la fermeture momentanée de l’épicerie de mon amie Eloïse. Départ soudain avec son coursier, que tous les gens de l’île avaient pris pour son frère, moi y compris. Il y a des familles qui s’aiment, il ne faut pas tout le temps voir le mal çà et là, mais se féliciter de ces bonnes ententes fraternelles.
Je m’étais assis en face de cette dame aux allures de coquette en attendant mon grog, breuvage ô combien revigorant, aux saveurs citronnées bienfaisantes. Le rhum lui donnait du corps, oui, c’était vrai…Je fixais la demoiselle et ôtant mon tricorne, j’engageais la conversation. On échangea sur le temps puis nos regards. Son œil était profond et bleu, son sourire suave et mouillé. Je regardais ses lèvres parler, que j’en oubliais qu’elle me regardait…
- Je vous plais, ou j’ai un bouton, dit-elle.
- Pas du tout, je me souvenais d’un jeu avec ma cousine où on se regardait la bouche à l’envers. Ca faisait drôle…
- Pourtant, je n’étais point à l’envers !
- J’imaginais…
Emma Brodie était le charme personnifié et elle n’avait peur de rien. Nous nous revîmes de nombreuses fois. Elle était à chaque fois resplendissante et surprenante, jamais coiffée et habillée pareil, une femme quoi…Elle parlait couramment anglais, ce qui me donnait l’idée de prendre quelques cours. Son regard me transperça quand je lui fis la proposition, comme si elle avait deviné. Oui, je veux coucher avec vous, et alors ? Elle me dit oui avec un air effronté, ne sachant si cela ne comprenait que les cours d’anglais. Non, sans doute…
Etant resté dans ma prime jeunesse à « The mouse is in the house », ce fut long et agréable, prolongeant un peu plus le plaisir de la voir. Elle arrivait à l’heure tapante et posait son sac à main comme signal de départ. J’étais bon élève et elle s’en félicitait. Elle dégageait alors un petit air de fierté qui la rendait plus belle. Miss Brodie n’était pas si jeune et je n’osais imaginer la grâce de ses vingt ans, elle m’aurait fait mourir d’émotion…
Le jour arriva du dernier cours, celui que nous avions convenu. J’aurais voulu lui demander de continuer finalement mais c’est elle qui prit l’initiative. Se collant contre moi, elle frotta sa joue contre ma barbe en me regardant droit dans les yeux. Je frôlais ses cheveux courts qui balançaient et ses mains allèrent sur mon corps. Je sentis sa main contre mon sabre et je me mis au garde-à-vous…Sa bouche glissa et d’une génuflexion, elle reprit le cours de nos échanges.
Nous n’avions pas souvent évoqué nos domaines de prédilections et nos aspirations, mais la ferveur de sa langue me disait qu’elle me trouvait bon goût…
Jack Rackham.
Voyez donc cet excellent film d’Agnès JAOUI : « Le Goût des Autres » avec Anne ALVARO, Jean-Pierre BACRI, Alain CHABAT, Gérard LANVIN et…Agnès JAOUI !






