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jeudi 22 octobre 2015

Une Poupée qui dit non



Les hommes pénétrèrent dans ma cabine à pas discrets, si l’on peut dire pour des pirates aguerris aux abordages et défonçages en tous genres, et s’approchèrent du lit sous la fenêtre qui était l’endroit le mieux éclairé de toute la pièce. Y posant doucement la poupée, si délicatement en fait que je crus à un accident sur le pont dont ils avaient transporté le corps de la victime, ils se mirent tous en rond autour d’elle pendant que je sortais tranquillement de mon coin toilette, car à l’époque les salles de bains n’existaient pas encore.

- Quoi ? Qu’estchque vous… dis-je la bouche pleine d’un produit blanchâtre et mentholé qui venait des Indes. 

Restant muets un long moment, les regards se renvoyaient les uns aux autres et je commençais à soupçonner le début d’une mutinerie. J’avais déjà repéré le grand sabre accroché au mur du fond et mentalement, je commençais un écrémage en règle de ma belle compagnie matinale. Quand un raclement de gorge de Bosco suivi d’un mouvement de menton m’incita à regarder de plus prés cette chose sur une lit.

- Une poupée ? Dis-je. J’avais cru sur le moment à une fille et je m’avançais pour mieux voir.

C’était si étonnant de précision et de réalité que pendant un court instant, je crus bien à une nana. Une de celles que j’avais bien connu dans tous les ports du monde et qui moyennant quelques piécettes avaient embrouillé mes yeux et ébouriffé mon tricorne. Mais non. J’effleurais son visage de mon pouce et je ressentis un frisson comme à mes plus beaux jours de jeune homme.

- C’est drôlement bien imité, dis-je, en comprenant d’un coup le pourquoi du comment.
- Joyeux anniversaire, Captain ! Entonnèrent de concert les hommes, Mildred arrivant avec un grand plateau d’argent et un gros gâteau à la crème couvert de chantilly dessus. 

Soufflant sur les 5 bougies qui allaient avec, je jetais un œil à mon cadeau qui ressemblait vraiment à un joli brin de fille. Fut-ce les bulles de champagne ou l’émotion créée par cette surprise, je commençais à m’échauffer et demandait un peu d’intimité à toute cette compagnie beuglante et ripaillante. En quelques secondes, je fus seul avec ma nouvelle amie et décidais de tenter une approche non équivoque sur mes intentions véritables. Frôlant de mes doigts de velours sa toison brune dépassant du drap, elle ouvrit les yeux plus grands encore et me regarda fixement mais avec douceur, clignotant des yeux comme un jeune chiot. Ses cheveux longs et bruns couraient à côté d’elle sur le lit et je la regardais longuement ayant toujours de drôles d’idées en tête. 

Tout à coup, elle posa sa main sur mon avant-bras et mes poils s’hérissèrent de mes orteils jusqu’à la pointe de mon crâne. J’oubliais alors qu’elle était une poupée et je me mis à la caresser aussi. L’effleurant à peine juste pour sentir sa féminité, j’eus alors des visions étranges, des sortes de récits imaginaires arrivant dans mes pensées déjà confuses mais qui les éclairaient  d’une texture nouvelle. J’étais déjà un drôle de capitaine avec des habitudes littéraires  et créatives qui sortaient de l’ordinaire, mais je sentais là l’expression d’un souffle nouveau, d’une nouvelle inspiration qui me séduisait, captivant mon intérêt et aiguisant mon imagination.

J’essayais de m’approcher un peu plus mais d’un signe de la main, elle me signifia la fin des opérations. J’étais éconduit dans ma propre cabine, le jour même de mon anniversaire, mais je souriais de l’aventure. Elle disparut juste après, comme par enchantement mais je savais que ce bateau recélait bien mystères qu’il pourrait me la rendre un jour.

Je fermais les yeux.

Je posai mon rasoir sur le rebord de la cuvette quand on tapa à la porte. Bosco était là, et quelques hommes derrière lui portant une grosse tarte aux fraises surmontée de chantilly et de quelques bougies. Il s’avança en bafouillant, il tenait quelques choses dans sa main.

 « Un plumier et quelques livres de Jules Verne, ce n’est pas grand-chose mais on a pensé que ce la vous serait utile, mon Capitaine…. »

Jack Rackham

 
 PS : Pour info, mon anniversaire est le 27 juin !

Photo : Claudia Koll

mardi 15 septembre 2015

L'Amour de l'Art



Le Poséidon continuait sa course, pourfendant les vents et les flots comme s’il craignait d’être rattrapé par tous les démons des Caraïbes. Le Capitaine Jack semblait contrarié et dirigeait l’équipage durement pour rejoindre le point imaginaire d’une île qu’il avait cru voir sur une carte, mais qui n’existait que sous son tricorne…

Au fil des nœuds et des miles marins, Jack se détendit et il redevint l’homme de courtoisie que nous connaissions tous, sauf pour la pratique du « Tonkin fourchette », dérivé d’un jeu de cartes  pour lequel il était sans vergogne. Sans doute l’arrivée sur le pont d’une des cantinières dont je lui avais glissé deux mots lors d’une aventure précédente.

Il ordonnait d’ailleurs de faire halte au prochain ponton, histoire de se dégourdir les jambes et d’épater aussi la demoiselle sur ses prérogatives de seul Maître à bord. Nous étions en pleine mer, sans accostage possible en vue quand quelques mouettes nous prévinrent d’une terre proche. Une île minuscule était bien là, à proximité d’un embarcadère avec laquelle elle semblait faire corps. Une dizaine de personnes étaient là, tels des naufragés ayant décidé d’habiter cet endroit perdu entre les océans. Une sorte de syndrome de Stockholm avait fait son œuvre avec cette île,et ce fut avec grandes difficultés que le Capitaine les décida à monter prendre un thé sur la goélette.

- Juste un thé et pas plus. C’est que j’ai des choses à faire dans mon jardin, la saison n’attend pas. Dit le premier, un grand dégingandé ayant l’air de sortir d’un asile de fou. 

 -  Fruits de la passion, c’est un parfum pour les glaces normalement mais puisqu’on est de sortie… Rajouta un pingouin en costume sorti directement de l’armoire à linge de Groucho Marx, s’il avait déjà existé.

Tous les autres étaient tout aussi cocasses mais aussi inoffensifs, et certains commençaient à trouver l’endroit à leur goût, regardant le poste de commandement dans tous ses recoins ou jouant avec le cabestan. Sourire au bec et barbe du dimanche tournés vers sa colombine, Rackham prenait ces Islandiers en main et proposait une après-midi « Artistes et Modèles «  sur le pont même, afin d’occuper les invités et l’équipage, d’un commun échange. 

L’idée sembla faire l’unanimité et chacun prit crayons, couleurs ou fusains, se partageant les activités à tour de rôle. Jack, comme une réminiscence de sa jeunesse qu’il nous avait raconté jadis (> Poser pour Toi), prit les crayons et esquissa les croquis des quelques volontaires qui avaient bien voulu poser pour lui. Ému, il laissa ensuite la place aux autres qui se languissait de dessiner à leur tour. 
Mais repoussant son tricorne au dessus de sa tête, l’œil du Capitaine se mit à briller et il se revit avec Katia à l’orée de sa vie…

C’est à ce moment-là que je lui mis une grande tape dans le dos, au point de lui couper le souffle, comme j’avais l’habitude de le faire.

    -Teheuteu ! Bosco ! Ca ne va pas la tête, non ? Toussotant encore, furax.
      - Sorry Capitaine, j’ai pensé que ce n’était pas bon pour vous de regretter le temps passé. Moi-même,  j’ai bien connu une contorsionniste qui travaillait dans un cirque, et bien je ne suis pas devenu acrobate pour autant. Pourtant, on a tout essayé, vous pouvez me croire…

J’esquissais déjà un grand sourire de mes dents blanches au Capitaine, qui se tournait vers la cantinière que je lui avais présentée au début de cette histoire.

     - Et tu fais quoi toi ? Frottant son menton mal rasé.
  
     - Pâtissière…^^




Bosco, maître-cuisinier du Poséidon.

Illustration Jan Sanders, « Les Gars de la Marine » pour les éditions Glénat.